Parler de ce qui fait mal

Depuis que mon état s’améliore, je parle très volontiers de ma dépression. Je n’ai plus peur de dire que j’ai été ou que je suis malade, plus peur d’expliquer pourquoi je suis dans cette situation professionnelle compliquée, plus peur de fermer le clapet des curieux qui m’embêtent avec les projets bébés en leur expliquant pourquoi on attend, plus peur de dire que je prends des médicaments tous les jours…

Mais pourquoi avais-je peur ? Franchement, quand on a le pied cassé, on n’a pas peur de dire qu’on ne peut pas marcher !

Selon moi, il y a deux mécanismes :

  • D’abord, la culpabilité et la honte : c’est assez inhérent à la dépression, mais pas seulement, de se sentir responsable de son échec, honteux de ne pas être à la hauteur des attentes de la société. Des années sans bosser, des projets abandonnés… c’est sûr qu’il n’y a pas de quoi être fier, et on est tellement déçu de soi-même qu’on n’a pas envie de le clamer à tous vents.
  • Pour autant, cette explication interne ne suffit pas, car sinon un peu d’aide extérieure ferait beaucoup. Il faut ajouter un moteur externe, le regard social : le tabou et le « stigma » (comme disent les anglophones). Ce n’est pas bien vu de parler de ses problèmes psy. Même stabilisés, même passés, a fortiori en cours.

Côté stigma (la « honte », l' »infamie »), j’y reviendrai une autre fois en essayant d’expliquer pourquoi les gens comprennent mal la dépression et aggravent le mécanisme interne de culpabilité.

Aujourd’hui, je voudrais me concentrer sur le tabou, et rappeler combien ça dépasse les questions psy. Dans notre société, j’ai l’impression que c’est tabou de parler de certaines souffrances, celles qui renvoient à la mort, réelle ou symbolique. Celui qui souffre peut être celui qui se meurt ou celui qui accompagne ou perd quelqu’un.

De nos jours, le cancer est beaucoup moins tabou, mais au prix de quels efforts, de combien de campagnes de sensibilisation ? Je me souviens encore d’entendre à la radio « mort d’une longue maladie« , quand j’étais petite je ne comprenais pas cet euphémisme, j’imaginais une très très longue grippe et je me demandais comment on pouvait en mourir. Je sais que mon grand-père a vu ses « amis » disparaître lorsqu’il a été diagnostiqué il y a 30 ans, mais aussi mon père il y a 15 ans… Les choses vont de mieux en mieux parce qu’on a libéré la parole, parce que les association ont bossé dur pour changer les mentalités, parce que l’État a fait du cancer une priorité.

Mais il reste tellement d’autres souffrances tabous :

  • le deuil : tu as 3 jours de congés, un mois de tolérance de la soupe à la grimace, peut-être 2 ou 3 si c’était vraiment un proche proche, et après, tu serres les dents ou tu passes pour un faible et tu pourris l’ambiance.
  • le deuil périnatal : alors là, apparemment, il y a du chemin à faire ! ça me brise le coeur de lire les horreurs que les gens peuvent servir. Quant aux fausses couches précoces, c’est simple, pour s’épargner d’avoir à entendre parler, la société nous indique qu’on n’a même pas le droit de dire qu’on est enceinte avant !
  • la perte de l’autonomie : la démence et la dépendance des proches, et la souffrance d’un deuil anticipé et interminable, qui l’entend aujourd’hui ?
  • la douleur physique immense : celle des stades IV, celle des maladies paralysantes, progressives, par crises
  • la douleur morale immense : stress post traumatique, dépression, psychose et tant d’autres, qui font regretter la vie ou choisir la mort…
  • sans doute plein d’autres que je ne connais pas.

Le mécanisme interne joue sans doute beaucoup dans l’entretien du tabou : parler de sa souffrance, c’est se rendre vulnérable aux autres, montrer son talon d’Achille, casser l’image parfaite qu’on aimerait tous renvoyer. Et de ce côté-là, chacun doit être libre de se dévoiler ou non, parce que la douleur est quelque chose de très intime, et aussi parce qu’on s’expose à la méchanceté des autres en choisissant de parler.

Donc chacun doit pouvoir ne pas dire. Mais chacun devrait aussi avoir le droit de dire ! Or quant on se livre, souvent les gens détournent le regard, sont mal à l’aise, évitent le sujet voire disparaissent de nos vies. Pourtant, se boucher les yeux et les oreilles n’a jamais fait avancer personne. Ce n’est pas parce qu’on ne regarde pas le mendiant sur les marches qu’il va disparaître, cesser d’être pauvre et de nous renvoyer à notre impuissance ou notre égoïsme. Au contraire, refuser ce regard, ce sourire, ces quelques mots (si on ne peut/veut pas donner d’argent), risque d’empirer sa situation, d’ajouter à son isolement, à sa culpabilité peut-être, à sa souffrance sans doute.

La plupart des gens ne veulent pas entendre ou voir la souffrance des autres, car ils ont peur de la leur, de celle de leurs proches. Mais c’est bel et bien en prenant la parole qu’on peut dénouer le cercle vicieux. Parler de ce qui fait mal, ça permet :

  • d’intégrer la souffrance comme une possibilité, d’apprendre à vivre conscient qu’elle peut surgir, donc d’y être un tout petit peu plus prêt. Aujourd’hui, on sait que le cancer fait partie du décor, on dépiste, on informe, et si malheureusement le diagnostic tombe, on a peut-être un tout petit peu moins peur que si c’était totalement l’inconnu. Dans son Histoire de la mort en occident, Philippe Ariès raconte comment les enfants étaient invités sur les lits de morts des vieillards et à leurs veillées funèbres. On peut juger ça épouvantable, mais d’une certaine façon, la mort fait partie de la vie. La souffrance aussi. Si on en parlait plus (sans forcément la montrer trop graphiquement), on accepterait mieux qu’elle croise notre chemin, dans la mesure où c’est inévitable.
  • de lever le mécanisme de honte qui confine à l’isolement. Qu’elle soit normale (deuil) ou pathologique (maladie somatique ou psychique), cette douleur n’est pas in-ouïe (jamais entendue), au contraire plein de gens l’ont vécue ou la vivent. Ça veut dire qu’il n’y a pas de honte à passer par là, et qu’on peut la partager.
  • de trouver de l’aide, du soutien, du réconfort. Qu’on ait eu honte ou pas, pouvoir échanger avec d’autres personnes qui ont traversé les mêmes épreuves ou qui sont formées pour accompagner ces épreuves est salutaire. Moins le problème est tabou, plus on a de facilité à trouver ces interlocuteurs, à identifier ceux qui pourront nous aider à traverser la souffrance.

Parler de ce qui fait mal, ça peut être immédiatement utile pour soi, mais c’est aussi utile pour ceux qui viendront après.

C’est pourquoi je remercie par exemple celles qui parlent de leurs douloureuses histoires de grossesse. Ça ne m’épargnera pas d’être déchirée si cela m’arrive, mais cette éventualité est dans un coin de ma tête, et si le malheur nous tombe dessus je sais que des gens pourront m’accompagner.

C’est pourquoi je choisis de parler ouvertement de ma dépression, ici et dans ma vie quotidienne. Pas de l’étaler devant tout le monde à chaque occasion, mais de ne pas me taire quand elle joue un rôle dans mes décisions ou mes réactions, ou quand on me questionne tout simplement.

Cette idée me tient beaucoup à cœur, si en me lisant cela vous a fait réagir n’hésitez pas à commenter, ça m’intéresse vraiment de comprendre les points de vue et les situations des autres à ce sujet.

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14 réflexions sur “Parler de ce qui fait mal

  1. Tu n’as aucune raison d’avoir honte. Je dis souvent aux gens que j’ai consulté ou que je consulte encore un psychologue. Je n’en ai pas honte. J’en ai besoin, cela m’aide au quotidien.
    Et tu as une vraie maladie, on oublie simplement que cela en est une.

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    1. C’est vrai que c’est moins mal vu de voir quelqu’un aujourd’hui, dans certains milieux en tout cas. Pour ce qui est de la conscience que la dépression est une maladie par contre, c’est une autre paire de manches car beaucoup de gens n’y « croient » pas, se référant à leur propre expérience de grosse déprime ils peuvent être blessants – en disant à la personne d’avoir de la volonté, alors que c’est précisément ce qui fait défaut…
      Je te souhaite d’aller de mieux en mieux 🙂

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  2. Oh la la je suis très touchée par cet article ! Moi je fais partie de ceux qui ne disent rien ou qui cachent. Au maximum je dis que j’ai fait plusieurs années de thérapie – sans détails. En tout cas je suis d accord avec tout ce que tu dis, bravo pour ce texte !

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    1. Merci pour ta réponse !
      J’aimerais écrire quelque chose sur ce besoin de cacher ses failles et de construire pour les autres une image de soi parfaite. Parce que cette belle image pare les attaques malveillantes, mais aussi la sympathie qui pourrait survenir ; en plus elle suscite de l’envie, donc des attitudes parfois acerbes des autres – je pense au récent billet de Sous notre toit, mais aussi à Mélimélanie Dans ma tribu il y a quelques temps, et aussi à la boule dans la gorge que j’avais quand j’ai commencé à te lire, juste à la reprise de ton travail, alors que tu parlais de poste à responsabilités et tout ça pendant que je me morfondais sur les ruines de mon financement de thèse perdu.
      Enfin, j’espère qu’aujourd’hui tu vas bien et que tu n’as plus rien à cacher à ce niveau 🙂

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      1. Je vais bien mais je ne parle jamais de ça – que ce soit sur mon blog ou dans la vraie vie ça reste un peu mon secret. Je sais que c’est dommage et que du coup on m’envie souvent à tord (je prépare quand même un article sur le sujet !) mais je n’arrive pas à faire autrement… Par ailleurs je trouve que des qu’on parle de trouble psychique ça peut être dangereux au travail – en tout cas c’est pourquoi je n’en parle jamais.

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        1. Au cas où ma première réponse aurait donné une autre impression, je voulais juste t’assurer que je respecte à 100% ta posture, je suis très attachée à ce que chacun puisse choisir ce qu’il dit, quand et à qui (je me suis longtemps tue, et c’est seulement maintenant que je suis sur la pente ascendante que je choisis de me lancer, d’abord pour moi !)
          Bref, je lirai avec intérêt ton futur billet, de mon côté j’ai l’intention d’écrire à l’occasion sur le mal qui peut être fait à quelqu’un qui se dévoile, volontairement ou involontairement.

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  3. Merci pour ce très bel article. Je suis bien d’accord avec toi. Je n’ai pas de tabou et j’aime bien parler de tous les sujets (je suis claire et transparente, je porte très bien mon prénom 😉 ) Mais il faut tout de même avoir suffisamment confiance en soi pour se livrer aux autres, surtout que tout le monde n’est pas toujours bienveillant. C’est pourquoi je suis très reconnaissante en toute les personnes qui partagent leur expérience (bonne ou mauvaise). Néanmoins, tout le monde n’en est pas capable et je le comprends tout aussi bien.
    Mais je pense que la société avance sur ce point, doucement mais surement. Le monde n’est pas dupe et personne n’est parfait. On ne voit des gens que ce qu’ils veulent bien montrer, et c’est aussi pour cette raison que je n’ai jamais été envieuse de personne car on ne sais pas ce qui se cache derrière un tableau idyllique.
    En tout cas, vu comment tu parles de ta dépression, je pense que tu es sur la bonne voie 😉

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    1. Merci pour ta réponse, en effet de mon côté les choses progressent dans le bon sens, et c’est je crois ce qui me donne le courage d’en parler – avec ce même petit sentiment d’être utile que lorsque je donne mon sang (même si ça ne doit aider qu’une personne, ou être comme une goutte d’eau dans la mer), et me sentir utile améliore encore les choses : vive la spirale vertueuse 🙂
      Entre ta photo de profil si sereine et ce que tu dis de ton caractère limpide et sans envie, je vais faire de toi mon nouveau gourou 😉 (je plaisante bien sûr, mais si tu as vraiment trouvé ce bel équilibre et que tu veux écrire dessus, je te lirai volontiers !)

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, enfin, l’équilibre, c’est est toujours précaire mais il est vrai qu’a un moment de ma vie ou ça n’avançait pas comme je souhaitais, j’ai moi aussi consulté une psychologue. Ça a été assez bref, elle m’a fait deux séances d’hypnose ericksonienne. Et je dois dire qu’à la suite de ça j’ai trouvé la sérénité que je recherchais. Je vit ma vie pour moi et non pour plaire aux autres et je me suis engagé dans un chemin de remise en question sans me mettre de pression. De toute manière, l’important n’est pas le résultat mais le cheminement (je sais plus qui disait ça mais ça me va très bien). Et comme je le répète, personne n’est parfait, nous avons tous nos faille et c’est ce qui fait de nous des humains 😉

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  4. Merci beaucoup pour ce témoignage.
    Je confirme tout ce que tu dis. Je trouve que dans notre société, nous n’avons pas le droit de faillir, pas le droit à des moments de faiblesse. La maladie (dépression, cancer, fatigue professionnelle) ou le deuil font peur.
    Personnellement je ne parle pas de ces choses là autour de moi, j’ai peur du regard et du jugement des autres.
    Je te souhaite vraiment plein de courage.

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    1. Merci pour le courage 🙂
      Comme les autres, je comprends ce choix de ne pas parler, je l’ai fait (le fais toujours sans doute sur certains aspects ou avec certaines personnes) et ça me semble un droit inaliénable. Mais je suis persuadée que comme beaucoup de problèmes, au final, c’est le silence, individuel et collectif, qui fait mal ; et qu’en libérant quelques voix de-ci de-là les choses avancent dans l’acceptation sociale, mais aussi dans la prise en charge. Il ne faut forcer personne, par ce texte je voulais surtout convaincre les « à quoi bon ? » que OUI, si on peut en parler ça vaut la peine.
      Courage à toi aussi pour les épreuves que tu (pourrais) traverse(r)

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  5. Ton article est très juste. Il y a une différence entre le tabou induit par la société et ce que l’on décide de dire ou non et à qui.
    J’ai tendance à ne pas parler des soucis que je rencontre, mais maintenant que ça va mieux j’en parle plus facilement.
    Il est difficile de mettre des mots quand on est dans le trou, qu’on a l’impression d’être seul à être confrontée à ces difficultés…
    La dépression est une maladie, et comme toute maladie, il faut un temps pour se soigner. Si cela te fait du bien d’en parler, tu as raison de partager. En plus, tes mots sont très justes.

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    1. Merci🙂
      C’est justement ce sentiment de solitude qui est terrible, alors que (mal ?)heureusement on est rarement le premier à traverser cela, et que l’expérience des autres peut nous aider. Bon courage avec tes soucis, j’espère que tu en vois le bout

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