Chercheuse en sciences molles

Ce petit blog va partir un peu dans tous les sens pour commencer, on verra bien où ça nous mènera, moi et celles (et ceux ?) qui me font l’honneur de me lire. Pour aujourd’hui, parce qu’on en a parlé Sous notre toit la semaine dernière, petite introduction à ma vie d’apprentie chercheuse en sciences humaines.

J’hésite à préciser mon domaine de recherche, parce qu’il est à la fois important pour expliquer la situation, passionnant (selon moi, bien sûr 😉 ) et en même temps tellement restreint que je serais très facile à identifier par quelqu’un qui me connaît un peu. Du coup, on va dire que pour les intéressé(e)s, vous pouvez aller voir dans mes commentaires de l’article de Louna sous le toit, comme ça tout n’est pas au même endroit si mon ami Google passe par là.

Ce qu’il est important de savoir de ce domaine, toutefois, c’est qu’il ne relève pas du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. La formation initiale et les chercheurs sont pour la grande majorité rattachés au Ministère de la Culture, et ça a un certain impact sur la façon dont s’organise la recherche.

Petit portrait de mon univers :

<DISCLAIMER 1 : je ne prétends pas tout connaître hors de mon champ, n’hésitez pas à me corriger si je dis des bêtises ! >

<DISCLAIMER 2 : je ne parle que de recherche publique, je ne connais pas du tout le monde du privé, si vous en savez plus vous êtes les bienvenus>

Ce qu’on a en commun avec tous les chercheurs, des sciences les plus dures aux sciences les plus « molles »

  • la méthode scientifique : on fait le point sur ce qui s’est déjà dit sur le sujet (certains appellent ça faire de la biblio, nous on parle d’état de l’art) ; on fait des hypothèses ; on construit un protocole pour les tester (chez nous plutôt par observation, c’est plus difficile de faire des expérimentations avec des processus longs impliquant de nombreux acteurs et beaucoup d’argent, mais ça arrive) ; on analyse les résultats du terrain et on valide ou infirme les hypothèses.
  • publish or perish : les travaux de recherche doivent donner lieu à des publications dans des revues à comité de lecture (où d’autres chercheurs évaluent la solidité de la méthode et des résultats avant d’autoriser la publication) et à des communications devant la communauté des chercheurs. Les financements, les postes et les progressions individuelles dépendent beaucoup de la capacité de publication.
  • les sous : on doit répondre à des appels à projet, ou trouver nous même des partenaires  pour décrocher des budgets de recherche. Une partie des financements vient d’organismes publics (nationaux, mais aussi régionaux), une autre du privé.
  • le parcours : doctorat menant à la soutenance d’une thèse, puis Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) pour devenir soi-même directeur de thèse
  • la passion : un investissement énorme en temps et en énergie pour le travail parce qu’on adore ça, parce qu’on croit à l’utilité ou à l’intérêt de ce qu’on fait, et qu’on est prêt à le faire envers et contre les embûches et les salaires pas toujours à la hauteur
  • les inimitiés, les querelles de chapelle et les coups bas : parce que, malheureusement, c’est aussi ça la vie de chercheur, les frigos débranchés et les financements chipés…

Ce qu’on a en commun avec les autres SHS du Ministère de la recherche (en général, mais il y a des exceptions, je connais mal la philosophie ou l’archéologie par exemple)

  • le rapport au substrat de la discipline : pas de grosses machines comme en physique, pas de « manips » à la paillasse comme en chimie ou en biologie ; le matériau de l’analyse, c’est le « corpus » et le « terrain ». Le corpus, ce sont tous les documents qu’on étudie : archives (pour les historiens en particulier), écrits et critiques (pour les chercheurs en lettres), lois et réglementations, presse et médias, « littérature grise » (tous les rapports internes, les comptes rendus de réunions, les correspondances parfois…) etc. Le terrain, pour les disciplines à terrain (socio, ethno, anthropo, géo…) c’est ce qu’on observe in situ : ça peut être un lieu (la région Rhône Alpes, le Nicaragua, le triangle entre le canal et le boulevard Jaurès et la rue Gambetta) ou une situation (le service de cardiologie du CHU de Tirelipinpon-sur-Loire, la concertation citoyenne sur le réaménagement des Halles de Paris)
  • les méthodes de collecte des données : il y a des méthodes quantitatives et des méthodes qualitatives. Parlons de celles que je connais bien. Côté quantitatif, on a surtout l’enquête à visée statistique : rien de surprenant, c’est comme l’IFOP qui vous embête le soir au téléphone, on pose des questions plus ou moins ouvertes à un panel de gens, on code leurs réponses, on s’assure de la représentativité de l’échantillon, on sort des statistiques et on cherche des corrélations ; parfois, on peut en tirer des typologies (des sortes de profils de répondants). Côté qualitatif, on a l’entretien (c’est à dire une sorte d’interview, soit très libre soit sur la base d’un guide de questions précis) et l’observation (il y a plein de manière de faire, de la petite souris qui regarde sans rien dire à l’acteur engagé dans la situation)
  • le travail au quotidien : puisqu’il n’y a pas de manipulations, le laboratoire ressemble à n’importe quel service de bureaux : des ordinateurs, une photocopieuse, une machine à café… Par rapport à certains domaines comme la biologie, les connaissances ne deviennent pas obsolètes en quelques années, donc on a encore beaucoup de livres en vrai papier dans de belles bibliothèques plus ou moins bien rangées selon qu’on a la chance d’avoir un documentaliste ou pas. Le travail sur le terrain peut être diffus, ou plus concentré selon la distance géographique et ce qu’on souhaite récolter : une session de 10 entretiens avec des élus en fonction de leurs disponibilités, ou 2 mois à plein temps au pôle sud pour observer les modes de collaboration dans la base de vie.
  • les budgets : encore une fois, pas de manipulations = pas d’amortissement de grosses machines, pas de réactifs hors de prix, pas de logiciels de niche… la majorité des coûts, ce sont les salaires, auxquels on ajoute les frais de déplacement, la documentation (livres et revues), et de temps à autre un nouvel ordinateur ou une licence pour un logiciel moyen public. Mis bout à bout, cela nous amène à des budgets qui se comptent en dizaines de milliers d’euros, rarement au delà de 100 000 (quand il s’agit de recherches pluriannuelles).
  • des thèses plus longues : rarement finies dans les 3 ans impartis (parmi les gens que je connais en tout cas), faisant souvent plus de 500 pages là où une excellente thèse de mathématiques doit en faire 150 (à ce que j’en ai entendu)

Ce qui est propre à mon petit domaine et à son rattachement au Ministère de la Culture

  • pas de statut d’enseignant chercheur : à l’université, on est maître de conférence puis professeur, et on a plus ou moins de temps déchargé pour la recherche ; on peut aussi dépendre du CNRS, de l’INSERM, de l’INRA et être chercheur à 100%. Avec le rattachement Culture, rien de tel : pour enseigner, on est maitre assistant puis professeur, mais on n’est pas déchargé pour la recherche, donc on la fait sur son « temps libre », et on se paie comme on peut sur les fins de contrats (quand il en reste, ce qui est rare !). La personne qui dirige ma thèse ne touche rien de plus pour encadrer ses doctorants, alors que l’habilitation à diriger des recherches était obligatoire pour être recruté… Il y a quelques chercheurs à temps plein (appelés ingénieurs de recherche), mais les postes sont rares : une soixantaine EN TOUT au Ministère de la culture pour toute la France.
  • une faible transférabilité internationale : notre domaine est très lié au contexte réglementaire, culturel et professionnel français, donc le rapport à l’international est assez différent des disciplines qui travaillent sur des choses vraies dans le monde entier (genre la gravité ou la théorie des ensembles). Le travail de comparaison international est très périlleux, donc les publications en anglais sont rares. [Pour ceux qui connaissent, l’un des impact factors les plus élevés des revues internationales de ma discipline est de 1.6, et c’est une sacrée plume au chapeau de ceux qui l’ont décrochée, c’est pour vous dire !]
  • la relation à l’action : en sciences dures, on parle souvent de recherche fondamentale et de recherche appliquée, qui se résume à TRES gros traits à « savoir pour savoir » et « savoir pour agir » (bien sûr, la recherche fondamentale prépare souvent les application des décennies/siècles suivants). Dans mon domaine, les financements pour de la recherche « pure » sont rares, donc on fait aussi beaucoup d' »études » : des travaux commandés par des organismes publics ou parapublics pour améliorer certains dispositifs existants, orienter des politiques futures etc. Les chercheurs sont souvent interpellés comme experts dans des instances de réflexion sur ces sujets.

Voilà pour cet aperçu pas si bref de ce que j’observe de la recherche en sciences humaines dans mon tout petit champ. J’espère que ça a pu intéresser quelques lecteurs/trices, en tout cas rendre un peu plus concret ce petit monde méconnu. Une prochaine fois je vous parlerai de la précarité dans ce milieu, que je subis au quotidien et qui fait l’objet d’une pétition actuellement.

N’hésitez pas à compléter, corriger ou simplement commenter ce portrait, je serais ravie d’entendre les retours d’autres disciplines molles ou dures !

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2 réflexions sur “Chercheuse en sciences molles

  1. Merci pour ton article réponse à Louna !
    C’est très intéressant de voir les différences entre les différents domaines. Et oui, même en « sciences molles » il me semble qu’il y ait des différences !
    Comme je l’ai dit sur SNT, mon mari est thésard. Dans son domaine de recherche, il a pu bénéficier du statut d’ATER. Ce qui lui permet d’enseigner et de bénéficier (en théorie) d’aménagement pour travailler sur sa thèse.
    A l’issu de sa thèse, il y a très peu de débouchés : passer la « qualif » pour pouvoir postuler sur des postes de maître de conf… Comme il est réactif, il pense à la possibilité de faire autre chose, ingénieur de recherche est une possibilité, ou enseignant à temps plein.
    Il aurait aimé pouvoir intégrer une entreprise grâce aux compétences qu’il a développé en travaillant sa thèse, mais cela est assez compliqué !

    J'aime

    1. Merci pour ton commentaire ! Oui, il y a beaucoup de différences selon les statuts et les filières, pour les financements comme pour les postes.
      Pour ce qui est de rejoindre le privé, mon école doctorale a fait venir un chasseur de têtes qui nous a présenté quelques ficelles pour faire valoir ses compétences de docteur, coeur de métier mais aussi savoir-être et savoir-faire. Au cas où il ne connaîtrait pas, je conseille à ton mari d’aller voir http://www.mydocpro.org/fr qui aide les jeunes docteurs à mettre en valeur leurs compétences, ça pourra peut-être lui être utile… même si selon les filières, il faut savoir penser outside the box pour trouver des gens intéressés ! Bon courage à lui en tout cas 🙂

      Aimé par 1 personne

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